Le chauffeur, le client et le flic : scènes de taxi camerounaises

Crédits photo : Elin B/ Flickr

Yaoundé, un lundi ensoleillé du mois d’août. Il est presque 7 heures à ma montre lorsque je descends d’une vieille Toyota Corolla AE92 qui vient de garer là, en face de la Poste centrale, en plein cœur de la capitale. Terminus d’un trajet qui a commencé à 3 km de là, au carrefour Emia. L’instant d’après, je tends une pièce de 100 F Cfa au conducteur, qui redémarre aussitôt son bolide jaune en trombe. Normal. Car le temps d’un chauffeur de taxi, ici comme ailleurs, vaut de l’or. Toute la journée, il va devoir braver l’âpreté du trafic routier, les caprices de la météo. Et en prime, la susceptibilité de passagers qui ne paient pas toujours très bien…Sans jamais se plaindre plus que de raison, car pour reprendre une rengaine commune à de nombreux Camerounais par ces temps de galère, « le dehors est dur, mais on va faire comment ? » Il faut bien gagner sa vie. Certes, ce métier n’est pas le moins ingrat de tous, sous nos latitudes tropicales. Mais il offre aux taximen une vue imprenable sur les soubresauts de la société camerounaise.

Fatalement, au gré de ses pérégrinations à travers les rues poussiéreuses de nos grandes villes, le taximan fait de nombreuses rencontres. Généralement brèves, souvent fortuites, mais d’une incroyable diversité, elles sont une source intarissable d’anecdotes qui nourrissent notre imaginaire collectif. Des histoires, un taximan de chez nous peut vous en raconter des centaines, toutes plus cocasses les unes que les autres. Cependant, s’ils en sont souvent eux-mêmes des protagonistes, ils se donnent très souvent le beau rôle. Je vous propose donc de revisiter quelques-unes de ces scènes de taxi, vécues depuis le siège passager. Avec au menu du casting, des personnages très familiers.

 

Le client indélicat.

 Que ferions-nous sans nos chers amis les taximen ? Dans un pays où (crise oblige) seule une minorité de contribuables peut s’offrir le luxe d’acheter et d’entretenir une voiture, le taxi est une véritable panacée. Un moyen de transport plébiscité par tous les Kmerounais, indépendamment de l’épaisseur de leur portefeuille en fin de mois. En théorie donc, en signe de reconnaissance pour ce quasi-sacerdoce, le passager de taxi devrait être un client sans histoires. Un partenaire compréhensif plutôt qu’un adversaire. Ce d’autant plus, qu’à cause des derniers accès belliqueux du pays de l’Oncle Obama dans plusieurs pays membres de l’Opep, le prix du carburant a explosé, au point de nous faire frôler le chaos en 2008. Et pourtant, que nenni. Le passager de taxi, en bon homo œconomicus, en veut toujours autant voire plus, pour le même tarif que jadis. Bien sûr  je plaide le 1er coupable, moi, l’adulescent fauché qui est bien heureux de pouvoir rallier le centre-ville tous les matins après avoir proposé : « 100F, Poste ! ». Mais certains clients sont d’un tempérament difficile. Voire insupportable. Tenez par exemple, cette dame au physique généreux, vêtue dans un magnifique tailleur rouge, qui stoppe le taxi où vous venez vous-même d’embarquer. Assis à la cabine, avec trois autres passagers à l’arrière, vous ne demandez qu’à continuer à occuper votre siège. « 100 F, Total Melen ! », tonne-t-elle d’une voix ferme. Le chauffeur acquiesce d’un klaxon, et gare son véhicule pour embarquer celle qui va partager votre fauteuil (et votre inconfort) pendant la moitié du trajet. Mais vous vous dites qu’après tout, il n’y a pas de quoi se plaindre puisque « l’essentiel, c’est d’arriver ». Quinze minutes plus tard, c’est le terminus pour la dame, et vous poussez un soupir anticipé de soulagement. Elle a l’air franchement contrariée lorsque le chauffeur stoppe son véhicule au lieu indiqué puis, après quelques secondes d’incompréhension, lui demande gentiment : « Madame, nous voici à Total Melen, non ? Vous ne descendez pas ?».

–       Pardon, excusez-moi hein, chauffeur. Moi je descends au marché Melen.

Au taximan incrédule qui s’indigne d’une telle désinvolture, prenant à témoin les autres passagers pour attester qu’il a encore toute son ouïe, la dame en rouge répond par le même leitmotiv : « J’ai dit : marché Melen. Si vous avez mal entendu, c’est votre problème ». Piqué dans son orgueil, l’homme au volant conserve néanmoins son sang-froid et consent à déposer sa cliente espiègle où elle le souhaite. Il se croit arrivé enfin au bout de ses peines lorsque, au moment de quitter le véhicule, celle-ci lui porte l’estocade : à travers la vitre baissée, elle lui tend un billet de 1000 F Cfa. Et demande la monnaie avec le plus grand flegme. Evidemment, cette dernière incartade a raison de la patience du bonhomme. Je vous épargnerai volontiers la suite, qui se résume à un échange de noms d’oiseaux empruntés autant au français qu’aux langues maternelles des deux personnages. Mais une chose est sûre : le client de mauvaise foi est certes le cauchemar des taximen, mais aussi un mal nécessaire…

 

Le policier affamé

« Mbéré », « gnè », « mange-mille » : notre camfranglais national est d’une richesse inégalée quand il s’agit de dénigrer les hommes en tenue, ces représentants mal-aimés de la loi. Abhorré du citoyen lambda, le policier l’est encore plus du chauffeur de taxi indélicat. Celui-là qui, tel un cow-boy qui aurait égaré son colt en plein Far-West, se risque à prendre la route sans l’indispensable paperasse qui va avec. Une aubaine pour le flic qui, posté en embuscade sur les axes névralgiques de Yaoundé, Douala ou encore Bafoussam, n’attend que çà. « Erreur from Mboutoukou, na ndame for Ndoss », chantait déjà Lapiro de Mbanga dans l’un des refrains les plus populaires de la chanson camerounaise. Ainsi, lorsqu’il aperçoit un policier de loin, le taximan fautif ne peut s’empêcher de faire la moue, puis de pousser un soupir de dépit. Un rictus qui se change vite en un sourire complice, une fois à portée du regard inquisiteur du flic. Accompagné d’une formule de politesse convenue – « Bonjour, Chef ! »- qui sent la tentative de corruption à mille lieues à la ronde. Généralement, l’autre reste imperturbable et demande aussitôt, d’un ton machinal : « Je peux voir vos papiers, SVP ? ». Evidemment, le résultat de cette vérification est connu d’avance des 2 vis-à-vis, et ce dès le premier regard échangé : pièces manquantes. S’ensuit une pantomime dont le seul but est de masquer au regard du passager que je suis, l’échange de bons procédés qui va se faire, en sous-main, entre le taximan et l’agent de police : « Tu me laisses passer, je te donne ta bière ». Affaire réglée. Il ne faut donc pas s’y méprendre : même s’ils nous laissent penser le contraire, le policier affamé est le meilleur acolyte du taximan [négligent]. CQFD.

 

Evidemment, cette galerie de scènes de taxi est loin d’être exhaustive: je pourrais vous parler encore de la Grand-mère, cliente plus susceptible qu’elle n’en a l’air ; de l’Opposant, cet écorché vif qui exprime sans retenue son ras-le-bol du « R », au risque d’effrayer les autres passagers ; du Bendskineur, kamikaze sur deux roues et meilleur ennemi du taximan…Mais si ce post vous a donné envie de découvrir plus en profondeur l’univers des chauffeurs de taxi africains, vous pouvez toujours déguster ce savoureux billet du grand-frère Alimou Sow sur les taximen de Conakry, ou cet article sur les déboires de leurs collègues dakarois ; ou encore, si vous en avez le temps, parcourir ce roman de Gabriel Kuitche Fonkou sur les taxis du Mboa. A vous de voir… 🙂

7 réflexions au sujet de « Le chauffeur, le client et le flic : scènes de taxi camerounaises »

    1. Roméo TakaRoméo Taka Auteur de l’article

      @yaomariette merci 🙂 ! J’ai lu ton article, et j’ai beaucoup aimé le dialogue avec le taximan- il a vraiment l’air de se faire prier hein- c’est pareil avec les taxis d’ici pour les problèmes de monnaie. Ils ont même des autocollants scotchés sur le tableau de bord avec le message : « Avisez en cas de billet SVP ». Mais gare à celui/celle qui oublie de prévenir le chauffeur en entrant..! Et quand il y a un embouteillage, on peut toujours compter sur les moto-taximen pour se frayer un chemin…surtout à Douala, car à Yaoundé ils sont plutôt « persona non grata »… lol. J’ai adoré aussi le lexique typiquement ivoirien (« gbaka », « warren »), çà donne de la couleur au récit. Au plaisir de te relire.. 🙂 !

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  1. Guykh

    C’est la 1ère fois que je te lis, et je puis te dire que tu as une belle plume.
    Va de l’avant, tu pourras tutoyer les grands de ton nouveau monde (kongosseur, loveur, limsow, Kpelly, Aphtal et autres que j’aime bien)

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    1. Roméo TakaRoméo Taka Auteur de l’article

      @Guykh merci! 😀 Ton compliment me va droit au coeur. Mais pour arriver au niveau d’un Kongosseur (une de mes reférences personnelles en matière de blogging, d’ailleurs) , il faut bosser dur, se relire sans arrêt, et garder l’oeil ouvert car chaque fait, chaque incident, chaque situation dont nous sommes témoins peut donner matière à écrire des articles mémorables. Ce n’est pas facile, surtout si a une autre activité dans la vie. Mais çà aide de sentir qu’on est sur la bonne voie, et qu’on peut faire encore mieux..! 😉

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  2. gérard

    Beau billet mon petit, ça ne me surprend guère de ta part. tu as tjrs eu une plume bien aiguisée. Tout ce que je peux te conseiller pour être au top c’est d’être moins prévisible dans ta manière d’aborder les sujets. Il faut surprendre le lecteur et le maintenir en alène. Ton style est de la trempe des meilleurs

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